Les niveaux déconstruits : Area 5 de Rez Infinite

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Les niveaux déconstruits : Area 5 de Rez Infinite

Tetsuya Mizuguchi, producteur, et Adam Freeland, musicien, se sont inspirés de Dune, grand classique de la science-fiction de Frank Herbert, pour nous livrer leur interprétation synesthésique de l’évolution de la vie sur Terre

Sur le papier, Rez est un jeu de tir classique dans lequel un hacker combat des virus pour défendre Eden, une intelligence artificielle omnisciente. Mais en réalité, il a bien plus à offrir.

« Il s’agit d’une métaphore sur le véritable thème de Rez : la conception », explique Tetsuya Mizuguchi, le producteur du jeu. « Rez nous fait revivre un voyage que nous avons tous oublié, parce qu’il s’est déroulé avant notre naissance. Votre avatar est un spermatozoïde qui explore les niveaux à la recherche d’un ovule auquel se lier. »

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Oui, c’est vertigineux. Rez a toujours été unique en son genre. Les visuels abstraits et la bande-son électro sont tout aussi purs et exceptionnels qu’ils l’étaient à la première sortie du jeu il y a 15 ans, et ils le sont encore plus dans Rez Infinite, dernière version du jeu en date. L’association entre la musique et l’action, toujours aussi fascinante, s’inspire de l’artiste Kandinsky, qui souffrait de synesthésie, un trouble neurologique qui lui faisait « entendre » les couleurs.

Area 5, une métaphore de la vie

La musique et le gameplay s’unissent dans Area 5, l’un des niveaux les plus marquants de Rez. C’est la fin du voyage, le sauvetage d’Eden. « Il s’agit du dernier niveau de Rez, il se rapporte à la vie. C’est le moment où on est conçu », explique M. Mizuguchi. Vous assistez en fait à l’évolution de la vie sur Terre.

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Le jeu démarre en douceur. Votre avatar côtoie les minuscules organismes primitifs dans l’océan, puis, au fur et à mesure que vous progressez dans les zones du niveau, ce dernier évolue : la musique et les ennemis ne sont plus les mêmes. Du bouillon originel, on passe à des mers et des fosses regorgeant de poissons, puis on sort de l’eau pour admirer la naissance des forêts sur la planète. Chaque transition est marquée par le récit de l’évolution : « Certains prospérèrent, d’autres non. Toutes sortes d’êtres affluaient et refluaient comme la marée. »

La signification de « La peur tue l’esprit »

« C’était mon objectif : raconter une histoire, mais différemment, en la liant avec la musique et les visuels », déclare M. Mizuguchi. Et la relation entre la musique et les visuels est particulièrement forte dans Area 5, avec « Fear » (« Peur »), un morceau aux paroles percutantes : « Fear is the mind-killer » (« La peur tue l’esprit »).

Les fans de Dune reconnaîtront l’extrait de la litanie contre la peur de Bene Gesserit : « Je ne connaîtrai pas la peur car la peur tue l’esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l’oblitération totale. »

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« Je ne sais plus comment nous avons décidé d’utiliser ce morceau, mais c’est une idée sur laquelle je travaillais, car c’est un message que je trouve important. Je suis fan de Dune et, de manière générale, j’aime les citations inspirantes qui ont une signification profonde », avoue Adam Freeland, qui a composé cette musique.

À l’instant où le jeu prend fin, cette citation est mise en parallèle avec l’histoire de la vie et communique force et espoir, comme si tout ce que nous devions craindre pendant notre voyage, c’était la peur elle-même. « À la fin de la composition du morceau, le titre ‘Peur’ était déjà présent dans l’expression ‘La peur tue l’esprit' », poursuit M. Mizuguchi. « Je ne saurais pas l’expliquer, mais une sorte de connexion, comme une réaction chimique, s’est formée entre nous quand nous nous sommes rencontrés pour parler du jeu et d’autres sujets. J’ai la sensation qu’Adam nous a fait don de ce morceau, à nous et à Rez. »

La composition de la bande-son

Pendant le développement de Rez, Adam Freeland connaissait un grand succès en tant que DJ et musicien. M. Mizuguchi lui avait rendu visite chez lui, à Brighton, sur la côte méridionale de l’Angleterre, en compagnie du coordinateur musical Masakazu Hiroishi, pour lui présenter le jeu pour lequel il allait composer. « Il me semble qu’il a carrément pris le jeu pour l’essayer. Je me souviens qu’il s’intéressait beaucoup aux jeux vidéo comme nouveau moyen d’expression, et quand il a vu le nôtre, il s’est exclamé, ‘Cool !' »

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« Ce qui m’a attiré, c’est que le jeu s’inspirait de l’art de Kandinsky. Je me suis dit qu’une personne qui réfléchissait ainsi ne pouvait être qu’intéressante », raconte Freeland. Pour créer « Peur », il a dû sortir de ses habitudes de travail, car les développeurs devaient pouvoir décomposer la musique pour répéter et superposer les différentes parties en fonction de la progression dans le niveau. Il a également créé des sons pour les explosions et d’autres éléments du jeu.

Un niveau façonné par la « Peur »

Pour M. Freeland, la composition de « Peur » a été fascinante. Rez doit aussi sa magie à la quantification des effets sonores, comme les tirs et les explosions, qui s’accordent au timing et au ton de la musique. « C’est comme ça que mon esprit fonctionne. Les DJ font ça avec la réalité : ils la syncopent toujours avec la musique », déclare-t-il. « Il y avait cette vidéo de Michel Gondry pour The Chemical Brothers, c’est exactement ce qu’il s’est passé pour moi. Je me retrouve vraiment dans cette vidéo. »

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Sa musique souligne également la progression dans le niveau. Lorsqu’on sort de l’océan, une corde vibrante se met à jouer pour la première fois. Quand cet instrument atteint la fin de sa partie, juste avant le boss, alors que vous traversez l’espace pour affronter une sorte de phénix géant, il devient presque calme. « Tout le mérite pour cela va à Adam Freeland et à la musique qu’il a créée », déclare M. Mizuguchi.
« Je voulais créer une sensation de transcendance, au sens le plus spirituel et surréaliste du mot », explique M. Freeland. « Au début, c’est assez lourd, et à la fin, ça devient épique et euphorique. C’est comme ça que je perçois Kandinsky et son approche. Pour moi, avoir la peinture et la relation à la musique de Kandinsky comme référence, ça a été une approche très transcendante. »

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1 Commentaire

  • Excellent jeu, excellent niveau et excellent morceau, mais ça fait bizarre de voir le titre traduit en français dans l’article.

    A savoir : le morceau « Fear » a été repris dans une version différente qui s’appelle « Mind Killer » dans le premier album de Freeland. Il a aussi connu quelques remixes dont celui d’Origin Unknown qui lui donne une super relecture drum’n’bass.

    A écouter aussi, le podcast « Sample Study » (en anglais) qui avait fait un numéro consacré uniquement à l’utilisation d’un sample de « California Soul » de Marlena Shaw, dans la version qu’on peut entendre dans Rez. Un petit détail qui n’a l’air de rien mais qui rend tellement bien manette en main.